Hiroshima

http://www.humanite.fr/hiroshima-deux-bombes-de-plus-mais-pas-seulement-581019 :

Hiroshima. Deux bombes de plus ? Mais pas seulement…

hiroshima
Maurice Ulrich
Jeudi, 6 Août, 2015
L’Humanité

little_boy.jpg

Little Boy
AP
Au lendemain des bombardements atomiques, la censure tombe sur leurs effets. L’opinion 
est loin aussi de mesurer ce qu’il en est, au sortir d’une guerre qui a fait 50 millions de morts.

Le 10 août, au lendemain de Nagasaki, le président américain Truman parle à la radio. C’est déjà une affirmation sans nuance de puissance, au-delà même du Japon. Les États-Unis, dit-il, sont parvenus à maîtriser les forces du soleil. C’est en même temps un mensonge. La première bombe atomique a été « jetée sur la base militaire d’Hiroshima » parce que « dans cette première attaque, nous désirions éviter autant que possible de tuer des civils ». Mais personne alors ne mesure vraiment ce qu’il en est. Pendant des semaines après la capitulation du Japon le 15 août, les 
Américains vont filtrer les accès aux deux villes. Ce n’est qu’en septembre que des journalistes pourront s’y rendre mais sous escorte. Seul le journaliste australien William Burchett parviendra à y entrer clandestinement. Il intitulera son reportage No more Hiroshima.

Les Japonais eux-mêmes vont faire silence au lendemain du 6 août. L’armée est encore aux commandes et ses généraux ultramilitaristes préfèrent le sacrifice du peuple japonais à une reddition. Il faut taire l’existence de cette nouvelle arme terrifiante.

Au lendemain même d’Hiroshima, la presse internationale reste dans l’expectative, se contentant le plus souvent de donner l’information en évoquant en même temps « une révolution scientifique ». L’Humanité annonce la nouvelle en page deux, sur une seule colonne : « Une arme nouvelle contre le Japon. La bombe atomique dont la charge explosive équivaut à 20 000 tonnes de dynamite. » Les autres journaux, que ce soit en France où à l’étranger à l’exception des États-Unis, ne sont guère plus diserts, évoquant à la fois la dimension scientifique et peut-être « un nouveau destin » (le Parisien libéré) pour le monde et les relations internationales, mais sans plus. En France, seul Albert Camus, dans Combat, dans des termes dont la force reste intacte aujourd’hui (lire la contribution de Paul Quilès, page VII), va mesurer ce que représente à partir de ce moment la menace nucléaire. Il entrevoit aussi, comme quelques autres, que les deux dernières bombes de la Seconde Guerre mondiale sont, sinon les deux premières de ce qui deviendra la guerre froide, un avertissement à l’URSS. Dans les jours qui suivent, la presse va s’efforcer d’éclairer la nature de la bombe. Dans l’Humanité, le grand savant atomiste et communiste Frédéric Joliot-Curie explique longuement ce qu’il en est, voyant dans la libération de l’énergie nucléaire une formidable conquête de la science tout en orientant la réflexion vers l’utilisation pacifique de l’atome. En 1949, Joliot-Curie sera l’un des initiateurs de l’appel de Stockholm pour le désarmement nucléaire. Le 9 août, l’Humanité évoque enfin « Les effroyables effets de la bombe ».

L’escalade nucléaire 
et l’équilibre de la terreur

En fait, les deux bombes ne sont pas alors un problème pour le monde. En France, la guerre est finie depuis mai et lorsqu’elle va prendre fin au Japon, elle aura fait cinquante millions de morts. Avec le retour des déportés on commence à découvrir l’enfer concentrationnaire, les chambres à gaz et les crématoires. Après le débarquement en Normandie, des villes entières comme Caen, Saint-Lô, Le Havre ont été pratiquement rayées de la carte. À l’Est, le siège de Leningrad a duré trois ans et fait un million de morts. La guerre totale jusqu’à l’anéantissement du Reich a généralisé les bombardements massifs. Dresde sous les bombes incendiaires a brûlé pendant trois jours, avec environ 25 000 morts.

En France sans doute, on ignore à ce moment les terrifiantes atrocités commises par le Japon, comme à Nankin, ou son propre univers concentrationnaire, mais on ne se fait aucune illusion sur ce régime de fer allié à l’Allemagne nazie dans une entreprise de domination du monde et dont on ne souhaite que la défaite absolue. On s’interroge sur la nature des bombes, leur pouvoir de destruction et leurs effets stratégiques, mais elles restent des bombes. Le bombardement conventionnel de Tokyo, quelques semaines auparavant, a fait 80 000 morts.

Il faudra du temps pour qu’à la victoire succèdent les questions avec l’escalade nucléaire et l’équilibre de la terreur. Les Américains vont cacher pendant des décennies les effets mortels de la radioactivité pendant que la course insensée vers la possibilité d’une destruction totale de la planète prendra un nouveau tournant avec la bombe H, en 1952, jusqu’à des puissances dépassant les 50 millions de tonnes de TNT. 2 500 fois Hiroshima. Aujourd’hui, à eux seuls, les États-Unis et la Russie possèdent toujours plus de 15 000 têtes nucléaires.

Publicités