Transmission de la philosophie antique

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[Le monde des Religions] « La transmission de la philosophie antique fut aussi une affaire africaine »

La pensée africaine a longtemps été niée par la philosophie européenne. Pourtant, les échanges commerciaux et intellectuels transsahariens ont permis la transmission des connaissances grecques et latines antiques. Lors d’une conférence au Festival Philosophia à Saint-Emilion, le 30 mai dernier, le philosophe Souleymane Bachir Diagne a rappelé le rôle de centres culturels comme Tombouctou au Mali dans l’histoire de la philosophie.

 


Le philosophe Souleymane Bachir Diagne

Le philosophe Souleymane Bachir Diagne
Propos recueillis par Matthieu StricotPublié le 09 juillet 2015

La pensée africaine a longtemps été niée par la philosophie européenne. Pourtant, les échanges commerciaux et intellectuels transsahariens ont permis la transmission des connaissances grecques et latines antiques. Lors d’une conférence au Festival Philosophia à Saint-Emilion, le 30 mai dernier, le philosophe Souleymane Bachir Diagne a rappelé le rôle de centres culturels comme Tombouctou au Mali dans l’histoire de la philosophie.

Tombouctou a été pendant longtemps un centre culturel et spirituel majeur. Saint Augustin est né en Afrique. Averroès a vécu au Maghreb. Pourtant, on a constamment nié l’Afrique comme continent de la pensée. Pourquoi ?

Le XIXe siècle européen a construit l’idée d’une Afrique comme l’inverse absolu de l’Europe : un continent noir et impénétrable. C’est également une question de discipline au sein des sciences humaines. L’Afrique relevait d’une science ethnologique consacrée aux peuples sans écriture. Par conséquent, même quand il y avait des traces d’écriture, on n’y prêtait pas grande attention. L’administrateur colonial Maurice Delafosse (1870-1926) s’est interessé aux manuscrits de Tombouctou. Il a considéré que des chroniques comme le Tarikh es-Soudan (vers 1650), contant l’histoire du Soudan et le Tarikh al-Fattash (XVIIe siècle), évoquant l’Empire songhai du Mali, étaient parmi les meilleures sources possibles pour l’histoire. Mais, à part lui, personne n’a pris en compte la signification de grands centres intellectuels comme Tombouctou.

Troisième aspect de cette ignorance : l’islam était abordé d’un point de vue strictement politique. On s’intéressait à la conversion de certaines populations, à la création d’États théocratiques… On ne se posait pas du tout la question des sciences islamiques. Pourtant, celles-ci ne s’intéressaient pas seulement aux sciences de la religion, mais pouvaient aussi bien traiter de la logique d’Aristote ou de la philosophie grecque et latine.

Le monde des Religions : Peut-on parler de philosophie africaine en singulier ?

Au singulier, « philosophie africaine » possède un aspect très général et essentialiste qui ne convient pas. Quand on pense à la philosophie africaine, on cherche le prolongement de l’entreprise ethnologique d’approche d’une société sans écriture. Pourtant, le cas de Tombouctou indique bien qu’il y a une tradition écrite. « Philosophies en Afrique » signifie aussi l’enseignement de textes de logique aristotélicienne à Tombouctou ou à Djenné, également au Mali. Je ne suis pas totalement hostile à l’expression de philosophies africaines, à condition qu’on l’utilise au pluriel. Il existe plusieurs aspects de l’histoire intellectuelle sur le continent africain. Les traditions d’érudition écrite en font partie. La Translatio studii, c’est-à-dire le transfert de la philosophie antique, n’est pas simplement une affaire européenne. Elle a aussi été une affaire africaine.

Souleymane Bachir Diagne : Comment s’est opérée cette Translatio studii ?

Il y a d’abord eu une Translatio studii du monde grec et romain au monde arabo-musulman. Celui-ci a développé un certain nombre de centres intellectuels. Plusieurs pratiques disciplinaires se sont répandues. Tombouctou était un point d’aboutissement des voies caravanières et des routes transsahariennes. L’idée même d’un isolement physique et intellectuel de l’Ouest africain est une idée fausse. Il faut le rappeler : le Sahara n’est pas un mur. Au contraire : cet espace a toujours été traversé de tous les côtés par des populations, des biens, des idées, des manuscrits… En regardant ainsi, on voit très bien la continuité spatiale entre une Afrique de l’Ouest dite subsaharienne et une Afrique du Nord elle-même en connexion avec le sud de l’Espagne, le Soudan, l’Égypte et la Péninsule arabique.

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