Histoire et idéologie

réécrire l’histoire ou les trous de mémoire – l’idéologie

La manipulation des traces permet une réécriture idéologique de l’histoire à des  fins politiques:
  1. exemple littéraire:

Chapitre IV

Avec le soupir inconscient et profond que la proximité même du télécran ne pouvait l’empêcher de pousser lorsqu’il commençait son travail journalier, Winston rapprocha de lui le phonoscript, souffla la poussière du microphone et mit ses lunettes.

Il déroula ensuite et agrafa ensemble quatre petits cylindres de papier qui étaient déjà tombés du tube pneumatique qui se trouvait à la droite du bureau.

Il y avait trois orifices aux murs de là cabine. À droite du phonoscript se trouvait un petit tube pneumatique pour les messages écrits. À gauche, il y avait un tube plus large pour les journaux. Dans le mur de côté, à portée de la main de Winston, il y avait une large fente ovale protégée par un grillage métallique. On se servait de cette fente pour jeter les vieux papiers. Il y avait des milliers et des milliers de fentes semblables dans l’édifice. Il s’en trouvait, non seulement dans chaque pièce mais, à de courts intervalles, dans chaque couloir. On les surnommait trous de mémoire. Lorsqu’un document devait être détruit, ou qu’on apercevait le moindre bout de papier qui traînait, on soulevait le clapet du plus proche trou de mémoire, l’action était automatique, et on laissait tomber le papier, lequel était rapidement emporté par un courant d’air chaud jusqu’aux énormes fournaises cachées quelque part dans les profondeurs de l’édifice.

Winston examina les quatre bouts de papier qu’il avait déroulés. Ils contenaient chacun un message d’une ou deux lignes seulement, dans le jargon abrégé employé au ministère pour le service intérieur. Ce n’était pas exactement du novlangue, mais il comprenait un grand nombre de mots novlangue. Ces messages étaient ainsi rédigés :

times 17-3-84 discours malreporté afrique rectifier

times 19-12-83 prévisions 3 ap 4e trimestre 83 erreurs typo vérifier numéro de ce jour.

times 14-2-84 miniplein chocolat malcoté rectifier

times 3-12-83 report ordrejour bb trèsmauvais ref unpersonnes récrire entier soumettrehaut anteclassement.

Avec un léger soupir de satisfaction, Winston mit de côté le quatrième message. C’était un travail compliqué qui comportait des responsabilités et qu’il valait mieux entreprendre en dernier lieu. Les trois autres ne demandaient que de la routine, quoique le second impliquât probablement une fastidieuse étude de listes de chiffres.

Winston composa sur le télécran les mots : « numéros anciens » et demanda les numéros du journal le Times qui lui étaient nécessaires. Quelques minutes seulement plus tard, ils glissaient du tube pneumatique. Les messages qu’il avait reçus se rapportaient à des articles, ou à des passages d’articles que, pour une raison ou pour une autre, on pensait nécessaire de modifier ou, plutôt, suivant le terme officiel, de rectifier.

Par exemple, dans le Times du 17 mars, il apparaissait que Big Brother dans son discours de la veille, avait prédit que le front de l’Inde du Sud resterait calme. L’offensive eurasienne serait bientôt lancée contre l’Afrique du Nord. Or, le haut commandement eurasien avait lancé son offensive contre l’Inde du Sud et ne s’était pas occupé de l’Afrique du Nord. Il était donc nécessaire de réécrire le paragraphe erroné du discours de Big Brother afin qu’il prédise ce qui était réellement arrivé.

De même, le Times du 19 décembre avait publié les prévisions officielles pour la production de différentes sortes de marchandises de consommation au cours du quatrième trimestre 1983 qui était en même temps le sixième trimestre du neuvième plan triennal. Le journal du jour publiait un état de la production réelle. Il en ressortait que les prévisions avaient été, dans tous les cas, grossièrement erronées. Le travail de Winston était de rectifier les chiffres primitifs pour les faire concorder avec les derniers parus.

Quant au troisième message, il se rapportait à une simple erreur qui pouvait être corrigée en deux minutes. Il n’y avait pas très longtemps, c’était au mois de février, le ministère de l’Abondance avait publié la promesse (en termes officiels, l’engagement catégorique) de ne pas réduire la ration de chocolat durant l’année 1984. Or, la ration, comme le savait Winston, devait être réduite de trente à vingt grammes à partir de la fin de la semaine. Tout ce qu’il y avait à faire, c’était de substituer à la promesse primitive l’avis qu’il serait probablement nécessaire de réduire la ration de chocolat dans le courant du mois d’avril.

Dès qu’il avait fini de s’occuper de l’un des messages, Winston agrafait ses corrections phonoscriptées au numéro correspondant du Times et les introduisait dans le tube pneumatique. Ensuite, d’un geste autant que possible inconscient, il chiffonnait le message et les notes qu’il avait lui-même faites et les jetait dans le trou de mémoire afin que le tout fût dévoré par les flammes.

Que se passait-il dans le labyrinthe où conduisaient les pneumatiques ? Winston ne le savait pas en détail, mais il en connaissait les grandes lignes. Lorsque toutes les corrections qu’il était nécessaire d’apporter à un numéro spécial du Times avaient été rassemblées et collationnées, le numéro était réimprimé. La copie originale était détruite et remplacée dans la collection par la copie corrigée.

Ce processus de continuelles retouches était appliqué, non seulement aux journaux, mais aux livres, périodiques, pamphlets, affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures, photographies. Il était appliqué à tous les genres imaginables de littérature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque signification politique ou idéologique. Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le Parti s’étaient trouvées vérifiées. Aucune opinion, aucune information ne restait consignée, qui aurait pu se trouver en conflit avec les besoins du moment. L’Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification.

La plus grande section du Commissariat aux Archives, bien plus grande que celle où travaillait Winston, était simplement composée de gens dont la tâche était de rechercher et rassembler toutes les copies de livres, de journaux et autres documents qui avaient été remplacées et qui devaient être détruites. Un numéro du Times pouvait avoir été réécrit une douzaine de fois, soit par suite de changement dans la ligne politique, soit par suite d’erreurs dans les prophéties de Big Brother. Mais il se trouvait encore dans la collection avec sa date primitive. Aucun autre exemplaire n’existait qui pût le contredire. Les livres aussi étaient retirés de la circulation et plusieurs fois réécrits. On les rééditait ensuite sans aucune mention de modification. Même les instructions écrites que recevait Winston et dont il se débarrassait invariablement dès qu’il n’en avait plus besoin, ne déclaraient ou n’impliquaient jamais qu’il s’agissait de faire un faux. Il était toujours fait mention de fautes, d’omissions, d’erreurs typographiques, d’erreurs de citation, qu’il était nécessaire de corriger dans l’intérêt de l’exactitude.

À proprement parler, il ne s’agit même pas de falsification, pensa Winston tandis qu’il rajustait les chiffres du ministère de l’Abondance. Il ne s’agit que de la substitution d’un non-sens à un autre. La plus grande partie du matériel dans lequel on trafiquait n’avait aucun lien avec les données du monde réel, pas même cette sorte de lien que contient le mensonge direct. Les statistiques étaient aussi fantaisistes dans leur version originale que dans leur version rectifiée. On comptait au premier chef sur les statisticiens eux-mêmes pour qu’ils ne s’en souvinssent plus.

Ainsi, le ministère de l’Abondance avait, dans ses prévisions, estimé le nombre de bottes fabriquées dans le trimestre à cent quarante-cinq millions de paires. Le chiffre indiqué par la production réelle était soixante-deux millions. Winston, cependant, en récrivant les prévisions donna le chiffre de cinquante-sept millions, afin de permettre la déclaration habituelle que les prévisions avaient été dépassées. Dans tous les cas, soixante-deux millions n’était pas plus près de la vérité que cinquante-sept millions ou que cent quarante-cinq millions. Très probablement, personne ne savait combien, dans l’ensemble, on en avait fabriqué. Il se pouvait également que pas une seule n’ait été fabriquée. Et personne, en réalité, ne s’en souciait. Tout ce qu’on savait, c’est qu’à chaque trimestre un nombre astronomique de bottes étaient produites, sur le papier, alors que la moitié peut-être de la population de l’Océania marchait pieds nus.

Il en était de même pour le report des faits de tous ordres, qu’ils fussent importants ou insignifiants. Tout s’évanouissait dans une ombre dans laquelle, finalement, la date même de l’année devenait incertaine.

Winston jeta un coup d’œil à travers la galerie. De l’autre côté, dans la cabine correspondant à la sienne, un petit homme d’aspect méticuleux, au menton bleui, nommé Tillotson, travaillait avec ardeur. Il avait un journal plié sur les genoux et sa bouche était placée tout contre l’embouchure du phonoscript, comme s’il essayait de garder secret entre le télécran et lui ce qu’il disait. Il leva les yeux et ses verres lancèrent un éclair hostile dans la direction de Winston.

Winston connaissait à peine Tillotson et n’avait aucune idée de la nature du travail auquel il était employé. Les gens du Commissariat aux Archives ne parlaient pas volontiers de leur travail. Dans la longue galerie sans fenêtres où l’on voyait une double rangée de cabines où l’on entendait un éternel bruit de papier froissé et le bourdonnement continu des voix qui murmuraient dans les phonoscripts, il y avait bien une douzaine de personnes. Winston ne savait même pas leurs noms, bien qu’il les vît chaque jour se dépêcher dans un sens ou dans l’autre dans les couloirs ou gesticuler pendant les Deux Minutes de la Haine.

Il savait que, dans la cabine voisine de la sienne, la petite femme rousse peinait, un jour dans l’autre, à rechercher dans la presse et à éliminer les noms des gens qui avaient été vaporisés et qui étaient par conséquent, considérés comme n’ayant jamais existé. Il y avait là un certain à-propos puisque son propre mari, deux ans plus tôt, avait été vaporisé.

Quelques cabines plus loin, se trouvait une créature douce, effacée, rêveuse, nommée Ampleforth, qui avait du poil plein les oreilles et possédait un talent surprenant pour jongler avec les rimes et les mètres. Cet Ampleforth était employé à produire des versions inexactes – on les appelait « textes définitifs » – de poèmes qui étaient devenus idéologiquement offensants mais que pour une raison ou pour une autre, on devrait conserver dans les anthologies.

Et cette galerie, avec ses cinquante employés environ, n’était qu’une sous-section, un seul élément, en somme, de l’infinie complexité du Commissariat aux Archives. Plus loin, au-dessus, au-dessous, il y avait d’autres essaims de travailleurs engagés dans une multitude inimaginable d’activités.

Il y avait les immenses ateliers d’impression, avec leurs sous-éditeurs, leurs experts typographes, leurs studios soigneusement équipés pour le truquage des photographies. Il y avait la section des programmes de télévision, avec ses ingénieurs, ses producteurs, ses équipes d’acteurs spécialement choisis pour leur habileté à imiter les voix. Il y avait les armées d’archivistes dont le travail consistait simplement à dresser les listes des livres et des périodiques qu’il fallait retirer de la circulation. Il y avait les vastes archives où étaient classés les documents corrigés et les fournaises cachées où les copies originales étaient détruites. Et quelque part, absolument anonymes, il y avait les cerveaux directeurs qui coordonnaient tous les efforts et établissaient la ligne politique qui exigeait que tel fragment du passé fût préservé, tel autre falsifié, tel autre encore anéanti.

Et le Commissariat aux Archives n’était lui-même, en somme, qu’une branche du ministère de la Vérité, dont l’activité essentielle n’était pas de reconstruire le passé, mais de fournir aux citoyens de l’Océania des journaux, des films, des manuels, des programmes de télécran, des pièces, des romans, le tout accompagné de toutes sortes d’informations, d’instructions et de distractions imaginables, d’une statue à un slogan, d’un poème lyrique à un traité de biologie et d’un alphabet d’enfant à un nouveau dictionnaire novlangue. De plus, le ministère n’avait pas à satisfaire seulement les besoins du Parti, il avait encore à répéter toute l’opération à une échelle inférieure pour le bénéfice du prolétariat.

Il existait toute une suite de départements spéciaux qui s’occupaient, pour les prolétaires, de littérature, de musique, de théâtre et, en général, de délassement. Là, on produisait des journaux stupides qui ne traitaient presque entièrement que de sport, de crime et d’astrologie, de petits romans à cinq francs, des films juteux de sexualité, des chansons sentimentales composées par des moyens entièrement mécaniques sur un genre de kaléidoscope spécial appelé versificateur.

Il y avait même une sous-section entière – appelée, en novlangue, Pornosex – occupée à produire le genre le plus bas de pornographie. Cela s’expédiait en paquets scellés qu’aucun membre du Parti, à part ceux qui y travaillaient, n’avait le droit de regarder.

Trois autres messages étaient tombés du tube pneumatique pendant que Winston travaillait. Mais ils traitaient de questions simples et Winston les avait liquidés avant d’être interrompu par les Deux Minutes de la Haine.

Lorsque la Haine eut pris fin, il retourna à sa Cellule. Il prit sur une étagère le dictionnaire novlangue, écarta le phonoscript, essuya ses verres et s’attaqua au travail principal de la matinée.

C’est dans son travail que Winston trouvait le plus grand plaisir de sa vie. Ce travail n’était, le plus souvent, qu’une fastidieuse routine. Mais il comprenait aussi des parties si difficiles et si embrouillées, que l’on pouvait s’y perdre autant que dans la complexité d’un problème de mathématique.

Il y avait de délicats morceaux de falsification où l’on n’avait pour se guider que la connaissance des principes Angsoc et sa propre estimation de ce que le Parti attendait de vous. Winston était bon dans cette partie. On lui avait même parfois confié la rectification d’articles de fond du journal le Times, qui étaient écrits entièrement en novlangue. Il déroula le message qu’il avait mis de côté plus tôt. Ce message était ainsi libellé :

times 3-12-83 report ordrejour bb plusnonsatisf. ref nonêtres récrire entier soumhaut avantclassement

En ancien langage (en anglais ordinaire) cela pouvait se traduire ainsi :

Le compte rendu de l’ordre du jour de Big Brother, dans le numéro du journal le Times du 3 décembre 1983, est extrêmement insatisfaisant et fait allusion à des personnes non existantes. Récrire en entier et soumettre votre projet aux autorités compétentes avant d’envoyer au classement.

Winston parcourut l’article incriminé. L’ordre du jour de Big Brother avait, semblait-il, principalement consisté en éloges adressés à une organisation connue sous les initiales C. C. F. F. qui fournissait des cigarettes et autres douceurs aux marins des Forteresses Flottantes. Un certain camarade Withers, membre éminent du Parti intérieur, avait été distingué, spécialement cité et décoré de la seconde classe de l’ordre du Mérite Insigne.

Trois mois plus tard, le C. C. F. F. avait brusquement été dissous. Aucune raison n’avait été donnée de cette dissolution. On pouvait présumer que Withers et ses associés étaient alors en disgrâce, mais il n’y avait eu aucun commentaire de l’événement dans la presse ou au télécran. Ce n’était pas étonnant, car il était rare que les criminels politiques fussent jugés ou même publiquement dénoncés. Les grandes épurations embrassant des milliers d’individus, accompagnées du procès public de traîtres et de criminels de la pensée qui faisaient d’abjectes confessions de leurs crimes et étaient ensuite exécutés, étaient des spectacles spéciaux, montés environ une fois tous les deux ans. Plus communément, les gens qui avaient encouru le déplaisir du Parti disparaissaient simplement et on n’entendait plus jamais parler d’eux. On n’avait jamais le moindre indice sur ce qui leur était advenu. Dans quelques cas, ils pouvaient même ne pas être morts. Il y avait trente individus, personnellement connus de Winston qui, sans compter ses parents, avaient disparu à une époque ou à une autre.

Winston se gratta doucement le nez avec un trombone. Dans la cabine d’en face, le camarade Tillotson, ramassé sur son phonoscript, y déversait encore des secrets. Il leva un moment la tête. Même éclair hostile des lunettes. Winston se demanda si le camarade Tillotson faisait en ce moment le même travail que lui. C’était parfaitement plausible. Un travail si délicat n’aurait pu être confié à une seule personne. D’autre part, le confier à un comité eût été admettre ouvertement qu’il s’agissait d’une falsification. Il y avait très probablement, en cet instant, une douzaine d’individus qui rivalisaient dans la fabrication de versions sur ce qu’avait réellement dit Big Brother. Quelque cerveau directeur du Parti intérieur sélectionnerait ensuite une version ou une autre, la ferait rééditer et mettrait en mouvement le complexe processus de contre-corrections et d’antéréférences qu’entraînerait ce choix. Le mensonge choisi passerait ensuite aux archives et deviendrait vérité permanente.

Winston ne savait pas pourquoi Withers avait été disgracié. Peut-être était-ce pour corruption ou incompétence. Peut-être Big Brother s’était-il simplement débarrassé d’un subordonné trop populaire. Peut-être Withers ou un de ses proches avait-il été suspect de tendances hérétiques. Ou, ce qui était plus probable, c’était arrivé simplement parce que les épurations et les vaporisations font nécessairement partie du mécanisme de l’État.

Le seul indice réel reposait sur les mots : ref nonêtres, qui indiquaient que Withers était actuellement mort. On ne pouvait toujours présumer que tel était le cas chaque fois que des gens étaient arrêtés. Quelquefois, ils étaient relâchés et on leur permettait de rester en liberté pendant un an ou même deux avant de les exécuter. Parfois, très rarement, un individu qu’on avait cru mort depuis longtemps réapparaissait comme un fantôme dans quelque procès public, impliquait par son témoignage une centaine d’autres personnes puis disparaissait, cette fois pour toujours.

Withers, cependant, était déjà un nonêtre. Il n’existait pas, il n’avait jamais existé. Winston décida qu’il ne serait pas suffisant de se borner à inverser le sens de l’allocution de Big Brother. Il valait mieux la faire rouler sur un sujet sans aucun rapport avec le sujet primitif.

Il aurait pu faire de ce discours l’habituelle dénonciation des traîtres et des criminels par la pensée, mais ce serait trop flagrant. Inventer une victoire sur le front ou quelque triomphe de la surproduction dans le Neuvième Plan triennal compliquerait trop le travail des Archives. Ce qu’il fallait, c’était un morceau de pure fantaisie. L’image, toute prête, d’un certain camarade Ogilvy, qui serait récemment mort à la guerre en d’héroïques circonstances, lui vint soudain à l’esprit.

En effet, Big Brother, en certaines circonstances, consacrait son ordre du jour à la glorification de quelque humble et simple soldat, membre du Parti, dont la vie aussi bien que la mort offrait un exemple digne d’être suivi. Cette fois, Big Brother glorifierait le camarade Ogilvy. À la vérité, il n’y avait pas de camarade Ogilvy, mais quelques lignes imprimées et deux photographies maquillées l’amèneraient à exister.

Winston réfléchit un moment, puis rapprocha de lui le phonoscript et se mit à dicter dans le style familier à Big Brother. Un style à la fois militaire et pédant, facile à imiter à cause de l’habitude de Big Brother de poser des questions et d’y répondre tout de suite. (« Quelle leçon pouvons-nous tirer de ce fait, camarades ? La leçon… qui est aussi un des principes fondamentaux de l’Angsoc… que… » et ainsi de suite.)

À trois ans, le camarade Ogilvy refusait tous les jouets. Il n’acceptait qu’un tambour, une mitraillette et un hélicoptère en miniature. À six ans, une année à l’avance, par une dispense toute spéciale, il rejoignait les Espions. À neuf, il était chef de groupe. À onze, il dénonçait son oncle à la Police de la Pensée. Il avait entendu une conversation dont les tendances lui avaient paru criminelles. À dix-sept ans, il était moniteur d’une section de la Ligue Anti-Sexe des Juniors. À dix-neuf ans, il inventait une grenade à main qui était adoptée par le ministère de la Paix. Au premier essai, cette grenade tuait d’un coup trente prisonniers eurasiens. À vingt-trois ans, il était tué en service commandé. Poursuivi par des chasseurs ennemis, alors qu’il survolait l’océan Indien avec d’importantes dépêches, il s’était lesté de sa mitrailleuse, et il avait sauté, avec les dépêches et tout, de l’hélicoptère dans l’eau profonde.

C’était une fin, disait Big Brother, qu’il était impossible de contempler sans un sentiment d’envie. Big Brother ajoutait quelques remarques sur la pureté et la rectitude de la vie du camarade Ogilvy. Il avait renoncé à tout alcool, même au vin et à la bière. Il ne fumait pas. Il ne prenait aucune heure de récréation, sauf celle qu’il passait chaque jour au gymnase. Il avait fait vœu de célibat. Le mariage et le soin d’une famille étaient, pensait-il, incompatibles avec un dévouement de vingt-quatre heures par jour au devoir. Il n’avait comme sujet de conversation que les principes de l’Angsoc. Rien dans la vie ne l’intéressait que la défaite de l’armée eurasienne et la chasse aux espions, aux saboteurs, aux criminels par la pensée, aux traîtres en général.

Winston débattit s’il accorderait au camarade Ogilvy l’ordre du Mérite Insigne. Il décida que non, à cause du supplémentaire renvoi aux références que cette récompense aurait entraîné.

Il regarda une fois encore son rival de la cabine d’en face. Quelque chose lui disait que certainement Tillotson était occupé à la même besogne que lui. Il n’y avait aucun moyen de savoir qu’elle rédaction serait finalement adoptée, mais il avait la conviction profonde que ce serait la sienne. Le camarade Ogilvy, inexistant une heure plus tôt, était maintenant une réalité. Une étrange idée frappa Winston. On pouvait créer des morts, mais il était impossible de créer des vivants. Le camarade Ogilvy, qui n’avait jamais existé dans le présent, existait maintenant dans le passé, et quand la falsification serait oubliée, son existence aurait autant d’authenticité, autant d’évidence que celle de Charlemagne ou de Jules César

        2- Qu’est-ce que l’idéologie?

source: http://www.scienceshumaines.com/l-ideologie-fausse-conscience-ou-systeme-de-valeurs_fr_11722.html

L’idéologie. Fausse conscience ou système de valeurs ?

Jean-Claude Ruano-Borbalan

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La notion d’idéologie s’est développée avec le marxisme. L’idéologie (essentiellement la religion) était conçue comme une fausse conscience destinée à masquer la domination de classe. Au cours du xxe siècle, elle a été progressivement analysée comme l’équivalent d’une culture d’un groupe social ou politique.

Le mot « idéologie » a été inventé en 1796 par le comte Antoine Destutt de Tracy. Il souhaitait forger une nouvelle science destinée à comprendre et à expliquer les idées. Cette approche était inspirée par toute une tradition empirique où les perceptions sensorielles constituent le fondement des représentations et des idées. Dans le mouvement de rénovation scientifique, politique et morale de la Révolution française, le mot fut repris par un groupe de savants, parmi lesquels Volney, Cabanis, appelés les « idéologistes », puis « idéologues» dans les commentaires ultérieurs.

Ils souhaitaient inspirer une nouvelle éducation et un nouveau régime politique adaptés aux progrès scientifiques et à l’évolution de l’esprit humain. Napoléon, qui n’aimait pas les idéologistes, popularisa ensuite une vision négative de l’idéologie. Dans sa bouche, le terme d’idéologue devint un sarcasme fustigeant les tendances théoriciennes de ses interlocuteurs.

Avec Marx

Cette conception polémique sera reprise par Karl Marx, le véritable initiateur de la fortune du mot « idéologie ». Pour lui, l’idéologie est le reflet imaginaire du monde réel (le mode de production et la lutte des classes). Elle comprend la religion, les doctrines et les théories politiques, l’art, etc. Il la considère comme quelque chose d’illusoire et d’erronée. Pour la conception marxiste orthodoxe, les systèmes d’idées, de doctrines ou de valeurs, regroupés sous le vocable générique d’idéologie, sont l’émanation de la classe dominante et ont pour fonction de préserver sa domination. La dissimulation de la domination de classe procède de la volonté affirmée par « les penseurs bourgeois » de prétendre universelles des valeurs, des croyances et des idées particulières de la classe dominante : c’est le cas par exemple, selon les marxistes, du concept de liberté qui, sous couvert d’universalité, masque en fait la possibilité d’exploiter « librement » les prolétaires.

La conception de l’idéologie a fortement évolué en un siècle et demi en raison des tentatives opérées par les principaux penseurs marxistes d’intégrer des visions non marxistes de l’idéologie aux leurs.

Karl Manheim proposera à l’aube des années 20 une vision dans laquelle l’idéologie n’est plus seulement conçue comme une illusion et comme une fausse conscience. Il définit un processus universel d’idéologisation par lequel, quand un individu ou un groupe social opte pour un projet d’action, tout son système de pensée en subit des conséquences et se trouve transformé pour favoriser ce but. Ce faisant, K. Manheim tend à restreindre le champ de réflexion sur l’idéologie aux doctrines politiques, position qui deviendra courante au cours du xxe siècle. Antonio Gramsci soulignera, lui, l’autonomie de la sphère des doctrines politiques et de la religion par rapport aux processus économiques.

Le philosophe marxiste français Louis Althusser, dans les années 60 et 70, tentera de renouveler la réflexion sur l’idéologie. Selon lui, les idéologies s’opposent à la science et sont vitales aux sociétés dont elles constituent la forme normale des représentations collectives. Il estime aussi que « l’instance idéologique » d’une société se présente sous forme d’un « champ idéologique » où s’affrontent plusieurs idéologies, liées à des classes sociales distinctes. L. Altusser s’est attaché, ce qui a fait sa célébrité, à l’analyse des « appareils idéologiques d’Etat », instruments selon lui de l’inculcation de l’idéologie dominante, et partie intégrante de l’Etat. Ces institutions (les églises, le système éducatif, le système politique mais aussi la famille, le « système culturel », etc.) auraient pour caractéristique commune de fonctionner à « l’idéologique ».

Sans Marx

En contrepoint de la vision marxiste, largement dominante, se sont développées d’autres conceptions. La tradition sociologique, elle, selon le mot de Raymond Boudon, a soigneusement évité d’utiliser le concept d’idéologie, hormis Vilfredo Pareto, avant que ne paraissent les travaux capitaux de Raymond Aron. Portant essentiellement sur le marxisme, ils restreignirent définitivement aux doctrines politiques le champ de compréhension de l’idéologie. R. Aron persiste cependant à concevoir les idéologies comme de fausses représentations. Dans les années 70 et 80, Jean Baechler, Pierre Ansart et Raymond Boudon poursuivirent une étude des idéologies dans cette filiation, en y ajoutant des dimensions nouvelles grâce à l’utilisation d’approches de psychologie sociale et de psychologie cognitive dans le cas de R. Boudon, et de psychanalyse pour P. Ansart.

Une autre conception de l’idéologie s’est également développée selon laquelle les idéologies sont des visions générales du monde. Le sociologue américain Edward Shils la définit dans les années 50 comme un type particulier de système de croyances. Dans cette vision, les idéologies fournissent un cadre de pensée aux membres du groupe ou de la société, et proposent une orientation précise pour l’action de ce groupe ou de cette collectivité.

La fin des idéologies ?

L’idée que les grandes idéologies (fascisme, communisme) sont entrées dans une phase de déclin date des années 50. Elle est due à R. Aron qui, dans L’Opium des intellectuels, paru en 1955, annonçait la fin de l’âge idéologique. Cette question fut largement examinée à Milan la même année lors d’un congrès organisé sur ce thème où débattirent des intellectuels européens et américains.

Lorsque sociologue américain Daniel Bell supposait, dans un ouvrage célèbre paru en 1963, la fin des idéologies (1), il analysait en fait uniquement la fin des doctrines politiques universalistes et humanistes propres à l’Occident, en particulier celle du marxisme. Il ne parlait pas des idéologies particularistes et nationalistes des années 60 et 70, mâtinées de vulgate révolutionnaire ou communiste, dont il constatait au contraire l’essor dans le tiers-monde.

Critiquée fortement dans les années 60, la thèse de la fin des idéologies est aujourd’hui un lieu commun : les doctrines politiques universalisantes issues du christianisme et de la Révolution française sont effectivement moribondes dans des sociétés occidentales. Là, l’individu a développé majoritairement un mode de croyance non conflictuel, fait d’adhésions relatives et de pluralisme, d’appartenance à des valeurs réformistes et démocratiques.

A contrario cependant, le registre idéologique persiste nettement dans la croissance des doctrines nationalistes, religieuses ou culturelles fondées sur l’exclusion et le conflit. Même si les fortes adhésions et les passions violentes semblent définitivement en déclin dans les pays développés, doit-on pour autant estimer qu’il s’agit d’une tendance irréversible ? Ce n’est pas l’opinion de D. Bell, qui déclare qu’« étant donné la culture de l’Occident, la faim d’une cause y existerait toujours car ces aspirations remontent aux sources utopiques et millénaristes de la pensée chrétienne ». –

            3-Les « peuples sans histoire » 

Pendant longtemps on a réduit l’histoire à l’histoire de l’Europe. Cela ne fait qu’une trentaine d’années que l’Afrique noire entre dans le champ de l’histoire.

Les raisons de cet « oubli »: l’ethnocentrisme et la croyance illusoire au fait que les sources orales ne sont dignes d’aucun intérêt historique à la différence des sources écrites.

C’est la lutte anticoloniale qui va renverser cette tendance. https://i2.wp.com/divergences.be/local/cache-vignettes/L344xH257/nos_ancetres_0-abc68.jpg  

Ainsi en Afrique, il y a deux types de documents:

– ceux qui émanent de la communication des hommes entre eux (orale, gestuelle, rythmique,musicale…). Même les sociétés sans écriture ont des traditions orales qui constituent une mémoire.

– ceux qui ont un contenu relativement stable et délimité: récits (historiques, mythiques, épiques, légendaires…)généalogies , poésies, contes, rituels…

Quelle méthode:

– examen des conditions de transmission

– toute tradition survit parce qu’elle a une fonction divertissante ou esthétique, louangeuse à l’égard d’individus ou du groupe, pratique au sens juridique.

– déterminer les temporalités en présence (temps légendaire ou historique)

« Nos ancêtres les Gaulois » : ils sont fous ces historiens !

Suzanne Citron | Historienne et auteure

L’école gratuite, obligatoire et laïque a fait croire aux Français qu’ils descendent des Gaulois. Le Petit Lavisse, le manuel phare de la 3e République, commençait ainsi :

« Autrefois, notre pays s’appelait la Gaule et ses habitants, les Gaulois. »

Aujourd« hui encore, dans les livres du cours moyen, après “les temps préhistoriques”, la Gaule et Vercingétorix continuent de marquer le début de l’histoire et semblent donc confirmer que les “vrais Français” remontent aux “Gaulois”, les autres n’étant que des pièces rapportées. Comprendre que les ancêtres gaulois sont une fiction récente et que la question des ancêtres et de l’histoire doit être posée autrement n’est donc pas inutile. Alors d’abord, qu’est-ce que la “Gaule” ? Royaumes “romano-barbares” et royaume des Francs : la Gaule, une notion romaine

Contrairement aux manuels qui évoquent l’arrivée des Celtes en “Gaule”, comme si celle-ci existait déjà, la Gaule, Gallia en latin, est une invention linguistique des Romains. Ces derniers nommaient galli les tribus qui, à partir du IVe siècle av. J.-C., menacent le nord de la péninsule italique. Gallia correspond à l’espace occupé par ces galli. La première “Gaule” est donc en Italie ! Au fur et à mesure qu’ils poursuivent leur conquête, les Romains distinguent la Gallia cisalpina en Italie et la Gallia transalpina de l’autre côté des Alpes. Quand César, au milieu du Ier siècle av. J.-C., atteint le Rhin, il décrète que le fleuve est la frontière entre Gallia et Germania. Espace purement géographique, cette Gaule est un territoire morcelé entre des peuples nombreux et César lui-même parle de la guerre des Gaules. Jusqu’à la chute de l’Empire romain d’Occident, la Gaule est une fiction géographique. Au IVe siècle ap. J.-C., aucune entité administrative de l’Empire ne porte ce nom.

Les grandes migrations de peuples venus de l’est et du nord, qui ont contribué à la disparition de l’Empire romain, font naître de nouvelles configurations aux limites flottantes, les royaumes dits “romano-barbares”. Citons par exemple la Burgondie (future Bourgogne), l’Aquitaine des Visigoths, l’Allemanie, l’Austrasie… Au début du VIe siècle, les Francs -l’un de ces peuples venus de l’est-, réussissent, grâce aux succès militaires de Clovis, petit roi de Tournai soutenu par l’Église, à imposer leur domination sur la plupart des autres royaumes.

Dans la deuxième moitié du VIIIe siècle, tandis qu’au sud des Pyrénées, des califes arabo-musulmans gouvernent l’Espagne, Pépin le Bref, un grand d’une autre famille franque, les Pipinides (futurs Carolingiens), s’empare de la royauté franque par un “coup d’État” et est sacré roi des Francs par le pape. Charles (Charlemagne), son fils, est proclamé empereur en 800. Les royaumes placés sous la souveraineté des Carolingiens s’étendent de l’océan à l’Elbe, la Bretagne restant à l’extérieur.

L’histoire des conflits et des partages ultérieurs du grand royaume des Francs est complexe et mouvante. L’important est de comprendre que cette histoire est, si l’on veut, européenne, et que l’idée qu’il s’agit de l’enchaînement d’une histoire “de France” se déroulant des Gaulois aux rois capétiens est fausse. Un royaume dit “de France” (regnum Franciaeen latin) n’apparaît dans les textes que vers le XIIIe siècle. Annexer Clovis et Charlemagne à l’“histoire de France” est donc abusif.

Populations métissées et langues multiples : pas d’horizon “gaulois”

Ces siècles ont connu, en Europe occidentale, des brassages, des métissages de populations et une très lente transformation des parlers. Dans le cloisonnement de ruralités aux communications difficiles, les langues foisonnent, le latin demeurant celle de l’écrit, des manuscrits, des clercs et des chancelleries. De grands ensembles linguistiques encadrent cette diversité. Au sud, les langues d’oc sont fortement marquées par le latin, sauf l’insolite enclave basque des deux côtés des Pyrénées atlantiques. Entre Loire et Meuse, les langues d’oïl, brassage de parlers francs, celtes et latin abâtardi, offrent de multiples variétés. Au nord et à l’est, les langues restent germaniques, tandis que dans l’Armor, les Bretons immigrés de (Grande-)Bretagne aux IVe et Ve siècles ont (re)celtisé les parlers.

A cet univers multiethnique et multilingue, la puissante Église catholique, régie par le pape et les évêques, a conféré au long des décennies une unité spirituelle. Elle cautionne aussi le système de relations -la féodalité- qui se diffuse au IXe et au Xe siècles : la société dite d’ordres qui établit une stricte hiérarchie entre ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui “travaillent” pour nourrir tous les autres. Des communautés juives, dont certaines implantées dès l’Empire romain, sont disséminées en petits noyaux jusque sur le Rhin. Elles cultivent leurs propres traditions, non sans contacts avec l’environnement chrétien en pays d’oc, musulman et chrétien en Espagne. La grande persécution des Juifs par les chrétiens ne commence vraiment qu’avec la première croisade, prêchée par le pape en 1090.

Le Xe siècle voit la lente ascension d’une nouvelle famille franque venue d’Austrasie, les Robertiens, futurs Capétiens. On leur chercherait en vain des ancêtres gaulois. La notion romaine de Gaule survit fugitivement dans les hautes sphères de l’Église. Mais les ancêtres des Capétiens, “rois de France” au XIIIe siècle, sont de valeureux guerriers francs descendant des légendaires Troyens vaincus par les Grecs au temps du roi Priam. L’origine troyenne des Francs est racontée dans la première grande histoire à la gloire des rois de France rédigée au XIIIe siècle par les moines de l’abbaye de Saint-Denis. Pas trace d’ancêtres gaulois dans ces grandes “Chroniques de France” ni dans aucune “histoire de France” jusqu’au XIXe siècle ! Du mythe troyen au mythe gaulois : les effets pervers de l’origine gauloise

Les Gaulois vont d’abord apparaître avec les grands bouleversements intellectuels et techniques des XVe et XVIe siècles : l’humanisme, l’imprimerie, la redécouverte des textes de l’Antiquité. Certains écrivains qui, comme tous les contemporains, pensent que l’origine de l’humanité est écrite dans la Bible, vont substituer les Gaulois aux Troyens comme ancêtres des Francs. Ils les décrivent comme un peuple fabuleux descendant de Noé, le patriarche dont l’arche a sauvé l’humanité du Déluge. Au XVIIIe siècle, les débats autour des “Gaulois” se modifient en s’idéologisant. Ancêtres du peuple, ils s’opposent aux “Francs” qui sont les ancêtres des aristocrates. La Révolution voit donc le triomphe des “Gaulois”.

Un peu partout en Europe, l’idée se diffuse que les nations nouvelles ou à former descendent d’un peuple primitif. Pour les historiens français héritiers de la Révolution, les Gaulois sont ce peuple primitif. Ils deviennent alors l’objet de savantes études ou d’imageries populaires (grands, blonds, longues chevelures, teint clair…). Le personnage de Vercingétorix est alors imaginé, à partir d’une phrase ambiguë de César, comme le premier de nos héros (inconnu avant le XIXe siècle). Il entre en fanfare dans les manuels d’histoire du Second Empire puis de la République.

Cette lecture du passé français à travers la grille d’une Gaule qui préfigurerait la “nation” est obsolète et non sans effets pervers. D’une part elle conditionne spatialement le passé autour du seul Hexagone, excluant de ce passé tout ce qui géographiquement lui est extérieur, comme les Antilles ou même la Corse. Elle confère à la durée de la présence sur le sol hexagonal présumé “gaulois” une vertu quasi-magique au nom d’une antériorité généalogique qui serait synonyme de supériorité.

Une garantie de l’unité et l’indivisibilité nationale pour les fondateurs de la République

D’autre part, et c’est le plus grave, l’idée d’une souche gauloise ethnicise fantasmatiquement la “véritable” nation et nie la diversité raciale et culturelle qui a constamment accompagné la création historique de la France. Le royaume en son commencement du XIIIe siècle juxtapose des pays aux parlers et coutumes différentes. Les Antilles esclavagistes du XVIIe siècle ajoutent un nouveau volet à cette histoire.

L’histoire de la France “Gaule” et d’un peuple français d’origine “gauloise” fabriquée au XIXe siècle correspond à la vision des fondateurs de la République et garantit à leurs yeux l’unité et l’indivisibilité nationale. Or, paradoxalement, cette histoire coïncide avec les premières grandes vagues d’immigration de travailleurs italiens, belges, polonais et Juifs venus “d’ailleurs”, et avec l’expansion coloniale qui élargit l’espace “français” à l’Afrique et à l’Indochine. Et cette version de “nos ancêtres les Gaulois” a ainsi été imposée dans les écoles des lointaines colonies. Mais cette histoire de la France “Gaule” est aujourd’hui obsolète pour décrypter une identité française aux multiples racines post-coloniales et mondiales.

 Le Mythe national, l’histoire de la France revisitée de Suzanne Citron – éd. de l’Atelier, 2008 – 352p., 11,90€.

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